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INTERVIEW EXCLUSIVE EN REAL AUDIO - Novembre 2000 : Cliquez ici

Ce soir tu joues à Chalon-sur-Saône, quelle image as-tu de cette ville ?
Je ne connais pas. Souvent, même les villes qui sont sensées être très connues, je ne les connais pas forcément. Quand on arrive, on va à la salle, on fait la balance, on rencontre les journalistes, on joue, on va à l'hotel, ou on rentre directement à Paris, comme c'est le cas ce soir. C'est difficile de connaître les villes, il faudrait pouvoir rester deux soirs au moins, arriver la veille, flairer un peu ce qui se passe... le soir, c'est important.
Tu vas nous présenter Eden, ton dernier album, tu t'es absenté à Londres quelques temps, que t'as apporté cette ville ?
Un peu de liberté dont j'avais besoin. Ceci dit j'ai continué à faire de la musique, c'était une absence entre guillemets, une absence sous les projecteurs, mais une présence en studio, puisque j'ai beaucoup écris pour les autres, j'ai produit, j'ai fait un disque qui a très bien marché en Angleterre, il s'est passé beaucoup de choses, et donc comme c'était des projets qui ne pouvaient pas se rater, car c'était vraiment important pour moi de les faire, ça a forcément retardé la sortie d'"Eden". Mais ça m'a appris à prendre un peu plus mon temps, quand je suis sorti de la Fac, j'ai enchaîné les albums, les tournées, la promo, les productions pour d'autres, parce qu'entre chaque album il y a avait beaucoup de travail pour les autres, donc c'est la première fois finalement que je me disais que j'allais souffler un peu, et finalement j'ai passé mon temps en studio... Il y avait aussi là-bas des musiciens qui étaient plus dans la tendance dans laquelle je voulais être. C'était deux années très heureuse finalement. J'adore cette ville, mais ça ne date pas d'hier, étant Breton, je suis voisin, donc depuis 14 ans j'y suis allé très régulièrement, je connais beaucoup de gens et c'est comme une seconde patrie pour moi.
On évoque des influences hip hop, techno, c'est un peu l'Angleterre ça aussi ?
Oui, certainement. Quand on habite dans un endroit, on est forcément influencé par ce qui s'y passe, en plus j'étais entouré de beaucoup de musiciens, je sortais beaucoup. C'est la musique qu'on entend dans les bars, dans les boites, c'est une musique qui me plaît surtout. Ce n'est pas quelque chose de nouveau, c'est mon troisième album à Londres, il ne faut pas l'oublier. C'est donc une ville dans laquelle j'ai séjourné plusieurs fois. La techno, c'est quelque chose que j'ai toujours plus ou moins utilisée. Quand j'ai fait "Pop Satori", que je rapproche d'"Eden", ils ont à peu près le même genre de carrière, ils ont été faits à Londres, avec Arnold Turboust. Il y a quand même beaucoup de similarités entre ces deux albums. Les gens sont très déroutés au départ, et puis ils se disent que finalement c'est classique.
On ressent aussi une période de dépression...
Ce n'est pas une dépression, c'est un ras le bol, c'est un essoufflement artistique. Quand on travaille de 1981 à 1993 sans s'arrêter du tout, on pense qu'on est Superman. J'ai fait une tournée de neuf mois, un concert tous les soirs, les avions tous les jours... c'était énorme, je suis sorti de cette tournée complètement lessivé, donc c'est pas vraiment une dépression. C'est un épuisement qui m'a conduit à me poser certaines questions et au moins à ne plus commettre les erreurs comises par le passé.
Il y a eu aussi des rumeurs concernant le Sida, comment réagit-on quand on ouvre le journal et qu'on voit "Etienne Daho est mort" ?
Je m'en foutait totalement, j'étais à Londres déjà donc j'ai pas vécu le truc... je n'avais pas ça sous le nez. Quand je revenais à Paris effectivement c'était très lourd. C'est une projection, c'est un fantasme, et il y a des gens qui ont voulu délirer. Je crois que c'est aussi un peu de ma faute, je suis quelqu'un de très discret sur ma vie privée, j'ai compris très vite quand j'ai commencé à faire ce métier qu'il fallait se protéger, et j'ai eu raison. Ca permet de protéger aussi les gens qu'on aime, ceux qui partagent votre vie, vos amis, votre famille, c'est important pour moi et je continuerai. C'est ce qui m'a permis de rester debout et propre. Forcément ça entraîne le silence, ça entraîne dans la tête des gens comme l'envie de faire des mystères, ça crée donc des rumeurs, mais des rumeurs sur moi, il y en a deux millions mais je m'en fout ! Je ne suis pas le seul à qui c'est arrivé, il y a eu aussi Adjani et des tas d'autres... ce n'est pas une première. Je trouvais que la meilleure réponse à tout ça c'était de faire un bon disque, c'est ce que j'ai fait, consacrer mon énergie à des choses musicales et positives plutôt que de perdre mon temps avec toutes ces conneries.
Entre temps aussi une rencontre avec Brigitte Fontaine...
Oui, ça faisait partie justement des choses incontournables. Je voulais prendre du temps, et puis tout d'un coup m'arrive Brigitte...
C'est assez surréaliste le mariage Daho-Fontaine...
Elle est beaucoup moins folle qu'il n'y paraît. Je suis beaucoup fou qu'il n'y paraît. Donc on s'y retrouve bien. C'est surtout un auteur hors pair. Il n'y a qu'à écouter ses disques, c'est une très très grande. Son attitude peut dérouter et faire peur à certaines personnes, mais d'autres gens avant elle ont fait peur. Barbara ou Gainsbourg ont fait peur très longtemps. Je crois que les gens commencent à percevoir Brigitte comme l'artiste et l'auteur qu'elle est. D'ailleurs elle a été nominée aux Victoires de la Musique, ce qui est un pas énorme, et moi ça me fait plaisir de voir que le public populaire peut quand même réagir à des artistes de qualité qui ne sont pas forcément sur une vague...on va dire ça comme ça !
Actuellement tu reprends une deuxième partie du Kaléidoscope Tour, pourquoi tant de reprises techno ?
C'était quelque chose de tout à fait naturel. Je trouve qu'il n'y a pas que ça, les gens ont mit l'accent sur l'aspect "technoïde" de la chose. Certaines chansons des années 80 étaient vraiment de la techno, mais de la techno de l'époque. C'était des chansons fabriquées pour aller sur les pistes de danse, j'ai travaillé avec William Orbit qui a fait le dernier album de Madonna. Je suis un fan de chanson française, des chansons structurées avec des textes, et j'adore mélanger l'aspect chanson française avec des sons et des rythmiques d'aujourd'hui, et il n'y a pas de raison de s'en priver. Je trouve au contraire, que la variété française est trop traditionnelle, elle devrait d'avantage se marier avec ce qui se passe, avec tous les courants. Peut être que c'est aussi ma fonction que d'être une passerelle entre ce qui se passe dans l'underground et le public populaire. Je suis cette transition comme ça entre les deux, ce qui est presque une petite mission, c'est intéressant de parler des gens méconnus et les amener à la lumière dans la mesure de mes possibilités. Donc ces chansons comme "Epaule Tatoo" ou "Tombé pour la France" qui étaient de la techno de l'époque, si je les fais aujourd'hui, ça doit être de la techno d'aujourd'hui, c'est une évidence. Sinon dans le show il y a plein de choses très très différentes. Justement, "Kaleidoscope" c'est le visuel, mais c'est aussi la variété de tout ce qu'il y a. Ca retrace 17 ans de carrière... je mets de côté les deux années qui étaient un peu des années de répétition, de recherche, mais c'est vrai que j'ai commencé en 79. Ca permettait aussi de ressortir toutes les chansons du passé et de leur donner une couleur "Eden", c'est important pour avoir un enthousiasme nouveau et les interpréter.
"Tombé pour la France" es-tu conscient à quel point elle a pu marquer toute une génération ?
Oui, je sais, il y a en a quelques unes comme ça. Au bout de plusieurs années d'exercice, ça fait une addition de souvenirs. Des chansons plus récentes comme "Mon Manège à Moi", "Comme un Igloo" ont le même effet aujourd'hui que les tubes plus anciens. Et ça fait plaisir, cette longévité prouve qu'il y a une fidélité de la part des gens. Comme c'est une carrière qui est assez longue, il y a donc des fluctuations, il y a des moments où on est plus dans la lumière, des albums qui sont plus ou moins populaires. "Eden" est un album qui est un peu moins populaire, c'est un album qui a mit du temps à accrocher. Mais c'est bien de ne pas rester dans ses pantoufles, d'être en développement et toujours d'être en avance d'une petite longueur. Je pense que cet album est sorti un peu trop tôt. Une chanson comme "Au Commencement" qui est du drum n'bass, commence seulement à être acceptée, tous les soirs maintenant les gens chantent "oh hé oh". Quand elle est sortie, les radios étaient térifiées par ce titre, donc les choses avancent finalement. C'est aussi mon rôle de pouvoir faire avancer certaines choses.
Pourquoi "Eden" ?
Parce que c'est la première chanson qui a été écrite.
Est-ce que c'est aussi parce que tu atteins l'Eden aujourd'hui ?
Je crois que ma vie est faite comme la vôtre, elle est faite de moments de grâce, où tout est cohérent, où on est absolument sûr de sa vie, de ses choix, de ce qu'on est. Et puis on parlait de dépression, je dirai plutôt des moments de confusion, on ne sait plus trop où sont les repères. Il faut savoir s'arrêter, prendre la vue d'hélicoptère pour se dire : "voilà je suis comme ça, il faut que je suive uniquement mes intuitions et ne pas me laisser embarquer dans des choses qui ne sont pas moi". Le changement s'est opéré intérieurement, plus je me suis développé plus j'ai grandi, plus j'ai éliminé les choses qui me paraissaient inutiles, et plus je suis allé dans la direction qui était vraiment la mienne. Quit à ce que ce soit un peu moins présent, mais les gens qui m'aiment bien, doivent ressentir qu'il y a une authenticité. Ce que je fais est tout à fait authentique, c'est vraiment par goût, par choix, c'est ce que j'aime. S'arrêter quatre ans c'était aussi un respect de moi-même, parce que je me sentais un peu épuisé en inspiration, c'est normal quand on travaille pour soi et pour les autres, et c'est aussi un respect pour les autres de ne pas sortir à toute vitesse et profiter du succès. "Paris Ailleurs" a été l'album qui a le mieux marché, ensuite il y a eu "Mon Manège à Moi" qui a été un numéro un, donc je me suis arrêté au moment où ça marchait le mieux pour moi, et c'est vrai que c'était dangereux. Mais je préférais prendre le risque et de mettre quatre ans et de sortir l'album de mes rêves, plutôt que de faire un album intermédiaire, qui aurait été un album contractuel.
Les retrouvailles avec Turboust...
Il a essayé de faire des albums solos, dont un que j'ai produit financièrement pour mon label, qui était très intéressant, il était aussi un peu trop en avance par rapport à une certaine vague un peu minimaliste, par rapport à des gens comme Katherine etc. Lui, faisait déjà ces choses là avant... et puis ça n'est pas passé, le succès est mystérieux. Soit on est sur une vague soit on ne l'est pas. Il a fait des disques peut-être pas au bon moment, un disque qui marche ce n'est pas forcément grâce à sa qualité, mais souvent parce qu'il y a une conjonction qui est farorable. Mais c'est quelqu'un qui n'a pas dit son dernier mot, il a beaucoup de talent. Le talent, en principe, ça se peaufine. Il faut être patient, il faut être passionné, suivre sa route, il ne faut pas se laisser déboulonner par les critiques, il ne faut écouter que soi-même... quit à faire des conneries !! (rires) ... mais il en faut, une carrière sans accident c'est chiant !!
Dans toutes ces villes de tournée, tous ces journalistes, toutes ces questions, ce n'est pas un peu épuisant à force ?
Non parce que les gens qui viennent sont à chaque fois différents donc c'est à chaque fois une rencontre. Les questions sont toujours les mêmes c'est vrai, mais c'est normal, je n'ai qu'une seule bio ! Je comprends très bien ça, mais chaque rencontre fait qu'on aborde les sujets d'une manière différente selon les gens, et il ne faut pas que ce soit une pénitence sinon il vaut mieux ne pas le faire, parce que ça se communique.
Une sortie d'un titre (Le Premier Jour) qui ne fait pas partie de l'album, quand on écoute ce titre, on a l'impression de retrouver "notre Etienne à nous" l'Etienne d'une certaine génération...
Ah bon ? (rires) tant mieux ! je pense que c'est une chanson qui peut s'adresser à tout le monde. Aujourd'hui est le premier jour du reste de ta vie, c'est une idée simple, ça veut dire que tu peux aujourd'hui te débarrasser de tout ce qui n'était pas toi avant, et donc c'est un encouragement et pour moi et pour les gens. C'est vrai que ça touche une fibre beaucoup plus généraliste, alors que parfois certaines chansons sont un peu trop personnelles, mais j'avais envie de faire autre chose, d'enchaîner, j'aime bien aller vite et pas rester enfermé dans des structures un peu trop rigides. Et là j'ai eu cette chanson, j'ai eu envie de la faire, donc je suis parti à Londres, c'était beaucoup de travail parce qu'il y a tout un arrangement d'orchestre qui est assez important avec 40 musiciens. On a fait trois prises, on a choisi la meilleure, c'était assez agréable, et puis c'est très bien accueilli en plus.
Une chanson d'un texte de Jean Genet, chantée aux Victoires de la Musique...
Le choix des Victoires de la musique déjà parce que je savais que tout le monde allait venir et défendre la chanson en cours et faire un peu de promo, moi je n'avais pas envie d'en faire, j'étais nominé deux fois, je voulais bien venir, mais je voulais chanter, je ne voulais pas rester sur mon fauteuil toute la soirée. J'avais envie de faire cette chanson parce que c'est un texte très intense, qui est très fort, ça me permettait d'être un peu hors contexte de la soirée et en même temps d'y participer, de ne pas défendre un album, mais de dire "voilà je suis là, je vous chante une chanson à laquelle je tiens beaucoup". Les gens ont dû ressentir cette chose-là puisque les retombées de ces Victoires de la Musique ont été énormes, tant au niveau de la presse qu'au niveau des artistes qui étaient présents, ils sont venus m'en parler, c'était très encourageant, très chaleureux, ça m'a fait vraiment plaisir. Une chanson doit avoir aussi une charge émotionnelle, et il faut qu'elle soit authentiquement forte, et le texte de Genet est très intense justement. En fait j'ai découvert cette chanson quand j'avais à peu près 14 ans, j'avais rencontré Hélène Martin qui en est le compositeur, je ne la connaissais pas, j'étais à Rennes, il y avait une exposition à la Maison de la Culture. Il y avait un tableau suspendu, il y avait Hélène qui était derrière ce tableau, on s'est vu, on s'est dit bonjour, on a commencé à parler de Warhol et de l'expo, et elle m'a dit "oh la la, il faut que j'y aille, je chante", j'ai dit "ah bon vous chantez ?", elle me réponds "oui oui, je suis Héléne Martin, je chante dans trois secondes... tu veux venir ? ". J'ai vu Hélène donc en concert, et ensuite on s'est beaucoup vus pendant toute mon adolescence, comme elle a mis beaucoup d'auteurs en musique, grâce à ses chansons, elle m'a aiguillé sur certaines lectures. On s'est ensuite un peu perdus de vue, elle a réapparue dans ma vie il y a un an, elle faisait un spectacle au théâtre Molière, elle m'a dit qu'elle aimerait beaucoup que je participe à ce spectacle, je lui ai dit que j'aimerai beaucoup chanter "Sur Mon Cou", et donc je l'ai chanté devant cent personnes, je suis arrivé dans ce spectacle avec un public très "Télérama"... il y avait Hélène à la guitare et moi au chant, c'était très dépouillé, très nu. J'avais envie de le garder, et donc comme c'est elle le compositeur, et qu'elle avait déjà l'aval de Genet pour ce texte, c'est un crédit de sa part, d'une certaine façon je m'autorise à la chanter. Et elle est très contente que je la fasse.
Sur l'album Eden, une piste est réservée à un jeu CD Rom, toutes ces technologie t'intéressent ?
Je suis un homme de mon temps. Je ne suis ni passéiste ni nostalgique, ici maintenant ça m'intéresse, demain ça m'intéresse. Il y a de plus en plus de choses qui sont mises à notre disposition pour communiquer. Moi mon métier c'est de communiquer, d'aller vers les gens. Tout ce qui est neuf, tout ce qui peut m'aider à communiquer d'avantage je l'utilise. Le site internet c'était ça, pouvoir communiquer avec les gens qui aiment la musique sans passer par les médias, à savoir pouvoir faire écouter une chanson avant qu'elle ne soit sortie pour avoir des réactions à chaud de ceux qui sont sur le net, et puis aussi comme j'ai une carrière qui commence à grandir un petit peu partout, ça permet à des gens qui sont de l'étranger de savoir ce qui se passe, ce qui est important, parce que j'ai un succès à l'étranger, mais qui est quand même assez confidentiel, mais je peux jouer, je peux exister, on peut trouver mes disques. Donc tous ces gens-là sont à la recherche d'éléments. La France a tendance à traîner un peu le sabot pour ce genre de choses, mais ça va venir, ça va être comme le Minitel.
Dans l'album de Air, tu es dans les remerciements...
Oui, ils ont remixé "Me Manquer", donc je les connaissais avant qu'ils explosent là maintenant, j'ai beaucoup défendu Air. Dans le même quartier, il y a Daft Punk, Air, Etienne de Crécy... c'est drôle !!
Quand on fait l'Olympia, et qu'on se retrouve après dans des petites villes, c'est pareil ?
Oui c'est pareil... enfin... tous les soirs sont différents, le spectacle est fait aussi par les gens, c'est en fonction de leurs réactions, de leur chaleur, de la rapidité à réagir, il n'y a pas deux soir pareils. depuis le début de la tournée on n'a pas vu une salle assise, donc j'espère que ce ne sera pas l'exception ce soir !